vendredi 10 juillet 2015

Arrêter de fumer… les doigts dans le nez

Gandalf le magicien fume la pipe

J’ai arrêté de fumer du jour au lendemain… Sans effort excessif, sans "volonté", sans méthode tirée d’un livre ni conseils glanés sur le web, sans tambour ni trompette, juste comme ça, simplement.

C’était facile. Je ne me suis pas débattu dans les affres de la frustration ou du "manque". C’était il y a plus de sept ans.

J’aimais bien fumer. Je ne faisais pas partie de ces fumeurs honteux, vous savez : "j’ai essayé d’arrêter plusieurs fois, mais à chaque coup je recommence, c’est plus fort que moi", ou bien "j’aimerais bien arrêter, mais j’ai pas le courage", "Oui, je sais, c’est mauvais pour la santé, mais qu’est-ce que tu veux…" avec une petite mine contrite en prime. Non, non. Moi, je trouvais ça super, de fumer. Très agréable, ce geste convivial d’allumer une clope en fin de repas, de s’en rouler une tout en discutant avec des amis, en buvant un thé ou un café.

Sentir ce petit cylindre entre ses doigts, l’odeur de la fumée, inspirer cette caresse nuageuse dans les poumons, la recracher peu à peu, s’entourer d’un nuage de brume qui adoucit les contours de l’existence. Les sensations !

Si l’on y regarde bien, on se rend compte que la majorité des plaisirs quotidiens contiennent cet ingrédient ô combien essentiel : la sensation. Que ce soit manger, regarder un film, aller en vacances pour sentir la fraîcheur de l’eau sur son corps, le sable chaud sous ses pieds, la brûlure des coups de soleil… manger un hot-dog ou un hamburger avec des frites et un Coca, ou pire, un milk-shake bien gras et trop sucré… la finalité est la même : faire vibrer nos sens. Vue, ouïe, toucher, odorat, goût et bien d’autres… Faire du saut à l’élastique ou se rouler en boule sous la couette par un soir d’hiver dans une maison glaciale. Aller en boîte ou à un concert, mitraillé par les éclairages, entre plaisir et stress. Se prendre un plat sur le bitume lors d’une chute en rollers, jouer sur sa console vidéo jusqu’à ce que ses pouces, sa tête et ses yeux endoloris déclarent forfait… courir trop longtemps et trop fort, et rentrer chez soi, épuisé, en nage, avec des ampoules aux pieds, puis savourer les courbatures le reste de la semaine… regarder un tableau de peinture et rester fasciné devant sa laideur, lire un mauvais livre jusqu’au bout parce que, quand même, on aimerait bien voir comment ça finit… Regarder un enfant courir, un couple s’embrasser, un oiseau s’envoler… faire du shopping, ou simplement des courses dans un supermarché, voir, toucher, sentir, palper tous ces aliments, ces objets, utiles ou inutiles… remplir un caddy bien au-delà de ses besoins, par fringale, par manque, par cet appétit que la publicité nous stimule sans cesse… Écouter le bruit d’une machine qui tourne ou le scanner d’une photocopieuse, en sentant l’odeur étrange de l’encre surchauffée. S’étonner de la sonnerie originale d’un portable… Écrire…

Les sensations, c’est la carotte qui nous fait avancer, le su-sucre qui nous fait saliver, le cadeau de la pochette-surprise qu’on ouvre à chaque instant, le bonus permanent de ce magnifique jeu audio-vidéo-sensatio qu’est la vie.

Pour moi, le plaisir, proche du soulagement, que je ressentais en tirant sur une cigarette, n’était pas tant chimique que sensoriel. Un phénomène de conscience.

À partir de là, je me trouvais devant un problème assez simple. Si j’arrêtais de fumer, à quel inconvénient immédiat allai-je me trouver confronté ? Réponse : privé de sensation !

Ah bon, c’est tout ?

Quoi ? Vous trouvez que ce n’est pas si grave ? Houla ! Attendez une minute. C’est la punition ultime. C’est ce qu’on inflige au gosse désobéissant en le mettant au coin, au condamné en l’enfermant dans une cellule. C’est le châtiment suprême, une promesse de mort. Les sensations, c’est la vie. Privation des sens rime avec souffrance.

D’ailleurs, que font la plupart des fumeurs qui arrêtent ?

Ils mangent. Il comblent la perte des sensations procurées par le tabac (toucher, odorat, goût) par celles que leur apporte un surplus de nourriture (odorat, goût, sensations corporelles internes).

Comment ai-je arrêté ? En mettant cette idée des sensations en pratique. J’ai considéré, lorsque je ressentais un manque, qu’il n’était pas physique, que ce n’était pas un réel besoin de l’organisme, mais plutôt un vide de sensations qu’il me fallait remplir.

Dès l’instant où j’ai compris que l’accoutumance physique au tabac était un leurre, et que la véritable pulsion se situait sur un plan plus subtil, cette impression de "besoin" a chuté de 80 %.

Quant à la légère envie restante, je l'ai gérée non pas comme un problème physique, mais comme ce qu'elle était en réalité, c'est-à-dire une perte de sensation. La privation d’un geste agréable que j’avais l’habitude de réitérer tous les jours, et ce, particulièrement dans les moments les moins agréables, justement. Moments de stress, d’ennui, d’inquiétude, de panique ou de blues intense. Eh bien, oui, combattre des perceptions déplaisantes avec des sensations agréables.

Par exemple, je me rappelle d’un jour où je revenais d’un concert. La nuit avait été longue, j’étais fatigué, et bercé par le discours du musicien qui me racontait ses déboires avec les autres membres du groupe, je me suis endormi au volant du camion que je conduisais.

Jusqu’à ce que j’entende mon ami hurler : "Alain !"

Je me suis réveillé face à plusieurs éléments incompatibles : village, virage et dérapage. Le camion, dont le chargement était mal réparti, a fait un tête à queue. Je me suis retrouvé à rouler en sens inverse le long d’une rangée de maisons qui défilait à toute vitesse dans le rétroviseur, avant de m’arrêter au beau milieu de la ligne blanche. À ce moment, un autre camion qui roulait lui aussi bien trop vite nous a frôlés en sens inverse.

Nous sommes descendus du véhicule, les jambes comme de la guimauve et la voix blanche. Dans la microseconde qui a suivi, nous avons tous deux allumé une cigarette de nos doigts tremblants. C’était si agréable de se sentir en vie !

Bon, arrêter de fumer, c’est bien. Mais une fois privé de cette "petite médecine naturelle" contre le mal de vivre ou l'ennui, comment faire pour combler ce vide sensoriel sans se mettre à s’empiffrer ou mâcher furieusement cinq plaquettes de chewing-gum par jour ?

En remplaçant les sensations manquantes par d’autres…

Il s’agissait simplement de rééduquer mes sens, de réorienter tous ces canaux sensoriels qui, tels des câbles ou des fils débranchés, pendaient inutiles, et de les reconnecter à d’autres sources de sensation.

Regarder davantage les choses autour de moi, écouter plus attentivement les sons qui m’entouraient. Sentir les choses, les objets, avec les mains ou n'importe quelle surface cutanée, comme la pression de mes pieds sur le sol ou les vêtements que je portais. J’en faisais un exercice quotidien, dès que j’y pensais ou que le manque se faisait légèrement sentir.

Mais surtout, pas un instant je n’ai considéré que ce manque était physique, que c’était mon corps qui réclamait sa dose de nicotine, et que moi, je n’y pouvais rien.

Aujourd’hui, même si j’ai arrêté de fumer, je ne me sens nullement agressé ou gêné par la fumée des autres. Les rares fois où une personne fume en ma présence, je trouve l'odeur plutôt agréable, mais ça ne me donne pas envie pour autant. C'est dire si je me suis libéré de la cigarette… même pas besoin de la détester.

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