dimanche 7 août 2016

Je suis nous et je le vis très bien


Dans l’article Donner du sens à la vie, j’avais parlé de ma rencontre avec des psychologues et psychiatres qui suivaient des stages de chamanisme.

Certains penseront que ces praticiens n’avaient plus toute leur tête ou qu’ils s’étaient égarés dans leur démarche professionnelle pour rajouter, en guise de corde à leur arc, du boyau de dinosaure.

Avant de porter un jugement hâtif, je vous propose d’explorer ce sujet au-delà de l’image pittoresque du chaman qui psalmodie des incantations tout en battant son tambour, dans l’atmosphère enfumée d’une hutte ou d’un tipi.

L’Encyclopedia Universalis définit ainsi l’animisme (du latin anima, âme) :
Le terme "animisme" désigne, dans son sens général, la croyance aux âmes et aux esprits. Dans son sens spécial, il se réfère à la théorie d’Edward B. Tylor (1832-1917), selon laquelle la croyance aux esprits représente la première phase de la religion. Cette théorie a rendu populaires les deux sens du terme animisme.
Esprits de l’eau, des lacs et des rivières, esprits du feu ou du vent, du ciel ou du tonnerre, esprits des forêts, montagnes ou déserts. Pour les animistes, les esprits, manifestations d’êtres défunts, humains ou animaux, peuvent agir sur le monde tangible, de manière bénéfique ou non. Si bien que dans certaines sociétés, il convient de leur vouer un culte ou de se livrer à des rites pour les apaiser ou s’attirer leurs bonnes grâces. Ainsi défini, comme croyance à l’âme et à une vie future et, corrélativement, croyance à des divinités directrices et des esprits subordonnés, l’animisme peut caractériser des sociétés extrêmement diverses, sur toute la surface du globe.

Selon Sir Edward Burnett Tylor, considéré comme le fondateur de l’anthropologie culturelle, il s’agit de superstitions partagées par ces tribus qui peuplent les coins reculés du globe, là où la seule civilisation digne de ce nom, celle de la race blanche occidentale, n’a pas encore posé sa botte.

"Pouvez-vous imaginer pareille ineptie, ma chère ? Si l’on en croit ces tribus africaines, cette théière serait habitée par des esprits… oui, avec un nuage de lait, je vous prie… et l’on pourrait communiquer avec ces esprits en les invoquant lors de rites païens… non, sans sucre, merci… n’y a-t-il pas là quelque chose de cocasse ?

– Par tous les anges du ciel, quelle hérésie ! Et nos bons missionnaires ne font-ils donc rien pour inculquer un peu de bon sens à ces sauvages ? Reprenez donc un cookie, Sir Edward, ils sont délicieux."

Cette conception de la réalité, que l’homme "civilisé" juge puérile, est partagée par les enfants.

Le biologiste et philosophe Jean Piaget utilise ce même terme animisme, dans le cadre de la psychologie du développement chez l’enfant, et il le définit ainsi :
Animisme : tendance à concevoir les choses comme vivantes et douées d’intention.
Un phénomène que l’on peut observer lorsqu’un enfant parle à sa poupée, son nounours, ses jouets, ou qu’il les considère vivants, leur reproche "d’avoir été méchant". Il y a aussi le cas de l’enfant qui dialogue avec "son ami imaginaire", un thème si répandu que c’est devenu un cliché de la littérature et du cinéma.

N’est-il pas étonnant que cette perception du monde ait été embrassée d’un bout à l’autre du globe par des ethnies disparates, tant par leur mode de vie que leur habitat, leur morphologie, leurs coutumes, situations géographiques, etc., sachant qu’elles n’avaient aucun moyen de communiquer entre elles ?

Quels échanges pouvait-il bien y avoir entre les peuples d’Amérique du Sud, de Sibérie et d’Australie ? Et pourquoi cette conception de la réalité (plus qu’une religion au sens strict) se retrouve-t-elle à tous ces endroits ?

Quiconque pense que les Européens sont trop évolués pour adhérer à ces croyances barbares ou païennes primitives oublie que le christianisme a intégré l’animisme dès ses premiers jours. Au début de la chrétienté, la réincarnation successive des âmes humaines, d’une vie à l’autre, était admise. Certains chrétiens prétendaient même que les âmes, créées avant l’univers, avaient été forcées d’entrer dans les corps humains. Ce n’est qu’en 553 que le deuxième Concile de Constantinople s’efforça d’extirper cette croyance de l’esprit des gens.
Celui qui soutiendrait l’idée mystique de l’existence antérieure des âmes et de leurs transmigrations successives, qu’il soit damné.
Ce concile de Constantinople, convoqué par l’empereur Justinien, eut d’ailleurs lieu sans le pape Vigilius qui avait été jeté en prison "au pain de misère et à l’eau d’angoisse", car il refusait de présider le concile et d’obéir à l’empereur.

Par ailleurs, tous les continents du globe comportent, encore aujourd’hui, bon nombre d’animistes chez tous ceux qui en constituent les peuples d’origine, les populations dites "primitives" (au sens propre du terme : qui étaient là en premier). Sur les continents américains, les populations du Grand Nord et les Indiens d’Amérique, du Nord et du Sud. En Afrique, avant leur conversion plus ou moins forcée au christianisme ou à l’islam par les envahisseurs et colonisateurs. En Asie, au-delà de l’Oural, nous trouvons les peuples de Sibérie, de Mongolie et les Tibétains. En Océanie, sont animistes les aborigènes, Mélanésiens, Micronésiens et Polynésiens. Et la liste est loin d’être complète.

L’animisme est le courant spirituel sur lequel ont été bâties toutes les grandes religions. Rassemblés autour de ce principe clef, l’âme, sans lequel aucune religion ne pourrait exister, on peut dire que les chrétiens, les juifs, les musulmans, les bouddhistes et les hindous sont tous, à des degrés divers, des animistes qui s’ignorent.

En grec ancien, l’anima, l’âme, c’est l’esprit, la force qui ANIME toute chose, tout être : qu’il soit humain, animal, végétal ou même minéral comme un lieu, un objet ou un édifice.

D’ailleurs, nous voyons aujourd’hui une montée de la pensée "écologique", des plaidoyers pour vivre en harmonie avec la nature, des mouvements défenseurs des droits de l’animal, une popularité grandissante du végétarisme, etc., tous ces courants d’opinion mettant l’accent sur le respect des milieux naturels et de la vie sous toutes ses formes.

De façon paradoxale, alors qu’une part d’entre nous voue un culte fanatique au matérialisme en niant ce que la vie a de sacré, d’autres embrassent une conception animiste de l’univers. Pendant que la médecine et la chirurgie ont recours à des technologies et un matériel de plus en plus sophistiqués, de nombreux particuliers, lorsqu’ils échouent à obtenir la guérison, font appel à des techniques qui auraient été considérées, il y a peu (même si c'est encore le cas pour certaines gens), comme des superstitions ou du charlatanisme.

Cependant, beaucoup avouent se cantonner à la médecine officielle parce que ses soins sont remboursés, tandis que d’autres, plus indépendants, préfèrent des thérapies alternatives ou des méthodes non conventionnelles.

Ce qui nous ramène à cette anecdote, au début de l’article, concernant des psychologues et psychiatres participant à des stages de chamanisme.

Qu’est-ce qu’un chaman ?

C’est un homme ou une femme qui, doté d’une sensibilité psychique particulière, arrive à suffisamment ressentir la présence d’âmes ou d’esprits désincarnés pour communiquer avec eux. Dans ce contexte, l’animisme et le chamanisme sont inextricablement liés, car sans perception, pas d’esprit en vue.

Ceux qui croient aux esprits ou à leur manifestation auront recours à un chaman, ou son équivalent occidental, le médium [mot signifiant "milieu", donc intermédiaire], pour communiquer avec des esprits ou en être dépossédés.

Les prêtres de l’Église catholique pratiquent, aujourd’hui encore, des exorcismes. Dans cette optique, on peut considérer qu'ils exécutent, lors d’un tel rituel, une cérémonie chamanique.


Percevoir n’est pas croire

À l’aube de l’anthropologie et de l’ethnologie, l’animisme était vu comme une croyance, un culte primitif. Cette opinion n’a pas beaucoup évolué aujourd’hui, hormis au sein des courants de pensée marginaux comme ceux des médecines parallèles, mais laissons de côté les autorités scientifiques et leurs a priori pour nous tourner vers la simple logique assistée d’une observation directe.

Si nous considérons la portion animiste de la population terrienne, présente et passée, qu’observons-nous ? Loin d’être le résultat d’un endoctrinement ou d’une éducation religieuse, cette vision du monde est celle des individus les moins éduqués qui soient : les primitifs, au sens originel du mot, "qui naît le premier", et les enfants.

N’y a-t-il pas là une contradiction ? Le spiritualisme est adopté par des êtres ayant reçu peu ou pas d’enseignement religieux formel.

Les anthropologues et ethnologues vous parleront de tradition orale, de contes et légendes, de rites d’initiation tribaux, mais d’une part cela ne saurait s’appliquer aux enfants et d’autre part, si l’on considère la vie dans ces sociétés dites non civilisées, certaines caractéristiques sociales montrent que l’animisme découle d’un tout autre processus.

Qu’on ait voyagé et côtoyé ces peuples ou vu des documentaires qui les montrent dans leur habitat naturel, on observe des caractéristiques communes. Les membres de ces tribus ne lisent pas ou peu, ne sont pas en contact avec les médias, beaucoup n’ont pas l’électricité. De quoi est faite leur existence en majeure partie ? Chasse, pêche, cueillette, agriculture rudimentaire, élevage, construction ou artisanat utilisant des outils et techniques simples, toutes activités effectuées dans un état contemplatif face aux paysages, éléments naturels ou objets matériels.

Dans l’ensemble, ces gens sont peu loquaces. Leur attitude est surtout faite de regard et d’écoute. Leur vie, à la différence de la nôtre, est constituée pour l’essentiel d’observation, plutôt que de pensée ou de réflexion. Une attitude objective (perceptions des objets), et non une conception subjective (basée sur les pensées du sujet, de l'individu). Ce n’est pas une critique, au contraire.

Dans cet environnement terre-à-terre, que vient faire ce concept subjectif, abstrait, soi-disant impossible à appréhender par les sens, l’esprit ?

Inversement, notre homme moderne "éduqué", avec son système scolaire sophistiqué qui n’arrive plus à lui apprendre à lire et écrire correctement, est dans la plupart des cas, matérialiste. Sauf s’il reçoit une éducation religieuse formelle qui vient combler le vide spirituel de l’enseignement laïque.

Pourtant, cette "absence" d’éducation religieuse ou spirituelle est une illusion. L’enfant de la civilisation moderne reçoit bel et bien une éducation religieuse d’un type particulier : le matérialisme. Cet endoctrinement lui est fourni par un corps enseignant converti aux courants de pensée darwinistes, marxistes ou freudiens, pour ne citer que les auteurs phares de cette théorie. Et cette conversion des enfants au matérialisme se poursuit par le biais des médias, de la télévision, la presse, la littérature, dont la majorité est matérialiste, quand elle n’est pas antireligieuse.

Une éducation qui, sous prétexte de laïcisme, est antireligieuse, n’en est pas moins une éducation religieuse, mais sur le mode inversé.

Je ne prône pas un enseignement religieux partisan, mais je pense qu’un système éducatif vraiment neutre se contenterait d’enseigner les grands courants spirituels de l’histoire, hindouisme, bouddhisme, christianisme, judaïsme, islam, ainsi que les courants spirituels minoritaires, sans aucune intention de convertir les étudiants, ce qui est loin d’être le cas à l’heure actuelle avec le rouleau compresseur scientifico-matérialiste. L’étude des religions et spiritualités serait intégrée à la philosophie avec un réel éclectisme, comme l'a été la psychologie matérialiste.

Le primitif n’est pas soumis à un tel matraquage, pas même pour lui inculquer des concepts spiritualistes ou animistes. C’était aussi vrai aux origines de notre société, lorsqu’un berger partait surveiller un troupeau durant des mois, ou lorsqu’un cultivateur passait le plus clair de son temps, de l’aube au crépuscule, le regard posé sur sa terre et ses outils. Ces activités, tout comme l’artisanat, sont des activités d’observation, non de réflexion. L’intellectualisme et l’abstraction en sont absents. Pratiquées tout au long d’une vie, elles ne peuvent qu’aiguiser les perceptions.

Et que produisent ces sociétés primitives comme vision du monde ? De l’animisme. Ces peuples dont la vie est un continuel exercice d’observation voient des esprits en toute chose.

Des croyances primitives ?

Pas si sûr.

Et si c’était la perception d’une réalité par des individus qui ne sont ni abrutis par la télévision et les drogues ("récréatives" ou pharmaceutiques) ni gavés d’un intellectualisme obtus et d’un bourrage de crâne matérialiste qui les rend aveugles aux aspects subtils de leur environnement.


Science sans conscience

"Science sans conscience n’est que ruine de l’âme", écrivait Rabelais.

Observons ces deux conceptions de l'existence, matérialiste et spiritualiste.

Dans le premier cas, vous n’êtes qu’un objet complexe mû par un processus chimique qui, associé à la production d’une bioélectricité, l’influx nerveux, génère de la chaleur et du mouvement. Accessoirement, il produit ces phénomènes pour lesquels aucune science n’a trouvé d’explication sensée : la conscience, la pensée, l’imagination, l’émotion. Qu’il suffise de savoir qu’à la base de tout cela, il n’y a que des réactions chimiques entre des molécules de substances minérales ou organiques, sachant que les dernières sont composées des premières, comme ce H20 qui constitue entre 70 et 80 % des organes d’un corps humain, à l’exception des os qui n’en contiennent que 22,5 %.

De ce point de vue, vous n’êtes, en fin de compte, que de la viande, pas très différente de ce morceau plus ou moins cuit qu’on vous a servi accompagné de légumes ou de féculents, lors de vos derniers repas. Cette viande est composée de molécules, lesquelles molécules sont des assemblages d’atomes (carbone, oxygène, hydrogène, azote, chlore, sodium, calcium, fer, zinc, manganèse, etc.)

La plupart des chimistes ou physiciens vous diront que ces atomes sont dépourvus de vie, d’intelligence ou de conscience. Alors, comment des composants matériels inertes, organisés de la façon la plus ingénieuse qui soit, peuvent-ils produire autonomie, intelligence, créativité et conscience ?

Tout cette histoire a commencé, rappelons-le, avec une énorme explosion, le big bang, qui a donné lieu à une myriade de processus tous plus chanceux les uns que les autres, échelonnés sur une période variant entre 14 et 15 milliards d’années. Cette explosion, en se dispersant, a donné des étoiles, puis des planètes, lesquelles se sont recouvertes de paysages naturels, de flore, de faune, etc.

Et vous voilà, fruit du hasard et de la nécessité. C’est-à-dire que dans une soupe de boue primordiale concoctée selon une recette secrète, sorte de bouillon de culture devenu vivant pour Dieu sait quelle raison, des virus sont apparus comme par magie, puis se sont agglomérés à d’autres, ainsi que des bactéries, jusqu’à produire des organismes monocellulaires, puis des organismes pluricellulaires, etc.

D’où sont venus ces virus et ces bactéries ?

Alors là, vous me posez une colle.

Comment de la matière inerte a-t-elle pu s’assembler "par hasard" ou "par nécessité", pour donner lieu à des créatures vivantes autodéterminées et douées d’intelligence ?

Personne ne le sait, pas même ces "savants" qui, pour le coup, pourraient aussi bien être appelés "ignorants".

Et ce big bang, qu’est-ce qui l’a produit ?

Ils l’ignorent aussi.

Pour qu’il y ait une explosion, il faut bien un explosif, non ?

Alors, quel artificier cosmique a posé cette bombe au milieu du néant ?

Ça non plus, ils n’en savent rien

D’ailleurs, je dis "néant", par habitude face à ce qui se trouve sous notre nez de façon si permanente qu’on finit par oublier son existence, mais l’espace à trois dimensions (s’il n’en possède pas d’autres que nous n’avons pas découvertes) n’est pas un néant, une absence de chose. C’est un phénomène réel, présent, existant, avec de multiples propriétés comme celle de pouvoir y localiser l’énergie et la matière, et il est doué de persistance temporelle. Ça peut sembler évident, mais ça ne l’est pas. L’espace pourrait être doté d’une fonction discontinue, un coup il y en a, un coup il n’y en a plus, suivant les coordonnées de localisation.

Pour en revenir à la création de l'univers, comment les débris d'une explosion ont-ils pu donner cet assemblage archiorganisé, hyperstructuré, d’une sophistication et d’une complexité aussi délirante que le cosmos et la vie ?

Je vais m’arrêter là pour les questions embarrassantes, parce que j’en ai encore quelques centaines en réserve. Des énigmes que pas un seul scientifique n’a réussi à éclaircir, pas même avec un début d’explication logique, fût-il astronome, physicien, biologiste, psychologue, archéologue, ethnologue, généticien ou chimiste.

Bien entendu, pour ces "scientifiques" matérialistes, des notions comme l’esprit, l’âme, Dieu (un seul ou plusieurs) ou même les vies antérieures sont tout simplement risibles. Elles témoignent de la part de leurs adeptes d’un esprit irrationnel et puéril. Des branches de la psychiatrie ont même tenté de les classifier comme des pathologies mentales, ce qui aurait été une opération fort lucrative, vu le nombre de croyants qui peuple cette planète.

On pourrait résumer la conception matérialiste par la formule : "Je suis comme Saint-Thomas, je ne crois que ce que je vois."

Bon, d’accord, les ondes d’un téléphone portable ou d’un four à micro-ondes, de la radio ou de la télévision, les Rayons X des radiographies, je ne les vois pas, mais je crois tout ce qu’on me dit, pourvu que ce soit "vu à la télé" ou "raconté dans les journaux".


La vérité est ailleurs

Les autres façons de concevoir la vie sont spiritualistes, c'est-à-dire, de près ou de loin, animistes.

Selon la vision animiste ou spiritualiste, il est une réalité située dans une autre dimension que celle où nous avons l’habitude de porter notre attention.

Ou pour le dire plus simplement : il existe des êtres ou des phénomènes qui ne sont pas immédiatement observables avec nos cinq sens courants.

Pour une personne qui ne ferme pas son esprit à cette possibilité, l’individu est une âme, un esprit, une sorte d’énergie, un champ de conscience qui n’obéit pas forcément aux lois physiques connues telles que la conservation relative masse-énergie, la gravitation ou les lois de l’électromagnétisme. Ce champ de conscience est en communication avec l’organisme et lui fournit un genre de wi-fi bioélectrique qui permet aussi bien de le piloter que de capter des informations le concernant lui ou son environnement immédiat.

Quand on regarde les choses sous cet angle, on s’aperçoit que la frontière qui sépare le matériel du spirituel s’efface peu à peu. Réunir les deux consiste simplement à rationaliser la spiritualité, comme le firent certains philosophes (Descartes, Bergson), ou bien élargir la perspective des sciences conventionnelles en les débarrassant de leurs œillères et de leur autoritarisme mercantile. Entre la spécialisation croissante des disciplines (pour mieux les contrôler) et la soumission de la recherche à la rentabilité industrielle, elles n’en prennent pas le chemin.

Après cela, que ce champ de conscience, cette âme, aille au ciel ou en enfer, il se pourrait que les mystiques qui ont été à la source des "grandes" religions aient utilisé des métaphores (comparaisons imagées) en vue de simplifier des concepts métaphysiques trop abstraits pour des populations illettrées. S’ils voyaient comment ces symboles ont été pris au pied de la lettre, cela les ferait peut-être rire, ou pleurer.

Le "ciel" est une représentation plutôt claire de la non-matérialité. L’enfer, avec ou sans flammes, symboliserait une situation de souffrance perpétuelle.

La clef du spiritualisme, ou de toute spiritualité, c’est l’esprit. L’homme est un esprit, une âme, anima. Qu’il y ait ou non un esprit plus grand, un Être suprême omnipotent qui gère tout ce bazar universel et la destinée humaine, du diable si je le sais.

Si Dieu existe, il pourrait s’agir de quelque chose de plus complexe, plus subtil et plus vaste qu’un individu doté d’aptitudes supérieures, à la façon dont les religions monothéistes le conçoivent. Ce qui ne dévalorise pas forcément ces religions, mais signifie que leurs adeptes pourraient se pencher sur leurs textes fondateurs pour décrypter les messages cachés derrière les paraboles. Comme l’enseignait Descartes, comprendre ce en quoi l’on croit ne peut nuire, bien au contraire.

Par exemple, la racine étymologique du mot "dieu" 'est un vocable indo-européen qui signifie "briller". Dieu, deus, la "lumière du jour" étant ce qui permet de voir, comme la conscience permet de percevoir le monde. Humaine, animale, végétale et, qui sait ? minérale, la vie est conscience. La vie est partout. Et si la vie était Dieu, alors Dieu serait partout. Les anges, déchus ou non ? Les démons ? L’âme des hommes ? Encore des esprits. De la conscience d’un genre ou d’un autre.

Les représentations moyenâgeuses qui montrent Dieu comme un patriarche barbu bien en chair, trônant sur un nuage, entouré d’êtres ailés humanoïdes, seraient d'autres métaphores, images ou symboles pour représenter le monde invisible. Toute cette imagerie concrète étant susceptible d’induire les fidèles en erreur, car même si un être mi-homme mi-oiseau constitue un symbole commode pour représenter un esprit libre des contingences gravitationnelles, ce qui nous a donné ces magnifiques vitraux des églises où les anges batifolent, la métaphore verse dans l’idolâtrie pour qui n'est pas instruit des mystères théologiques.

Par contre, nous retrouvons une interprétation intelligente de ces images dans le catharisme. Les cathares considéraient le corps humain comme la prison matérielle des âmes d’anges précipitées sur terre lors d’une bataille entre plusieurs dieux créateurs, bon et mauvais. Les âmes errent de corps en corps, de mort en naissance, selon le principe de la métempsycose ou réincarnation. Dans cette version du christianisme, il apparaît clairement qu’un ange ne saurait avoir une morphologie de chair et d’os, puisque sa déchéance le fait s’incarner dans un corps humain.

Dans tous les cas, l’information essentielle, commune à toutes les spiritualités, c’est le concept d’âme, une conscience immatérielle, distincte du corps. Les personnes ayant eu une expérience extra-corporelle peuvent témoigner de sa réalité, qu’on l’appelle voyage astral, vision à distance, EMI [Expérience de Mort Imminente], EFM [Expérience aux Frontières de la Mort], décorporation, dédoublement astral, excursion psychique, expérience hors du corps (EHC), projection astrale, projection du corps astral, sortie hors du corps (SHC), transe ecsomatique [rêve lucide], voyage hors du corps ou sortie astrale.

L'argument pseudo-scientifique matérialiste selon lequel le cerveau du mourant produirait des images fantasmagoriques (on se demande bien pourquoi), tel un chant du cygne biologique, est une théorie qui prouve au moins une chose, c'est que lorsqu'on est déterminé à avoir raison coûte que coûte, on peut produire, à défaut d'images hallucinatoires, des théories illusoires.

Prouver l’existence de l’esprit en utilisant les critères de recherche scientifique traditionnels, lesquels ont été établis au cours d’expériences sur des phénomènes objectifs, matériels, est un casse-tête insoluble, car l’esprit, par nature, appartient à une autre dimension, un autre "espace", que les objets matériels qu’il perçoit.

L’esprit est le sujet conscient de l’objet. Il n’est pas la chose regardée, mais ce qui regarde la chose. Un œil ne peut se voir lui-même. On ne peut pas descendre de vélo pour se regarder pédaler. La conscience échappe à son propre regard. Quelle que soit la chose dont votre esprit a conscience, elle n’est pas l’esprit lui-même, mais un objet distinct qu’il perçoit. D’ailleurs, il y a toujours une distance, aussi minime soit-elle, entre ce qui voit et ce qui est vu. Même quand vous pensez, vous dites : une pensée m’est venue à l’esprit.

La matière est quantité, elle est objective. L’esprit est qualité, il est subjectif. Exiger que soit prouvée la réalité de l’esprit en utilisant les paramètres de l’univers physique revient à vouloir mesurer la circonférence d’un cercle en utilisant une règle.

Pensez à une rose.

Qui ou quoi regarde cette rose ?

La conscience n'est pas seulement une théorie, c'est un phénomène observable.

Le problème, c'est que de par son caractère extra-dimensionnel, la conscience est un concept abstrait, difficile à saisir pour une majorité de gens. De plus, l’esprit est une quantité variable, d’un individu à l’autre, et seules les personnes dotées d’un certain potentiel de conscience ainsi que d’une distanciation vis-à-vis de leur corps perçoivent son existence. Pour les autres, engoncés dans leur corporalité, hypnotisés par la matérialité, c’est une vague abstraction, pas un phénomène observable. Ceux-là évoluent dans une semi-conscience. Aucune démonstration intellectuelle ne les éveillera à cette réalité. Comme le dit cette maxime zen : on n’apprend pas le goût de l’eau à quelqu’un qui n’en a jamais bu.

L’esprit est, par définition, conscience. Et de façon étrange, la seule façon de prouver sa réalité, c’est justement d’en avoir conscience. Le voir, le percevoir, le sentir, non pas avec les sens habituels, mais avec toute cette gamme de perceptions dont sont dotés ceux qui ne s’identifient pas totalement à la viande qui monopolise leur attention. Dans notre société du "parce que je le vaux bien", avec son matraquage publicitaire et médiatique totalement focalisé sur le corps, le corps, le corps, encore et en corps, ces personnes ne courent pas les rues. Souhaitons qu’elles ne constituent pas une espèce en voie de disparition.


Karma : le marathon des âmes

Tout ceci nous ramène à l’animisme, mais dans son sens le plus large, car au bout du compte, quel est le premier "esprit" avec lequel un individu peut entrer en contact ? Lui-même.

Et ces autres esprits que nos ancêtres voyaient aux quatre coins du monde, et que les plus éveillés d'entre nous perçoivent encore, dans les animaux, les plantes, les roches, l’eau, l’air ou le feu, que sont-ils, d’où viennent-ils, ou plutôt qui sont-ils ?

Eh bien, si l’être humain est cette association contre nature entre une conscience immatérielle et une structure générant des échanges de chimie organique, quelle est la source productrice d’esprits la plus évidente ?

La mort, séparation de la conscience et du corps.

Dans les religions dogmatiques, une fois détachée de son "enveloppe charnelle", l’âme du défunt va au paradis ou en enfer. Certains voient dans ces théories un système de contrôle pour maintenir un peu de moralité dans les sociétés en manque d’effectifs policiers. Si vous faites ce qu’on vous dit, vacances éternelles au Club Med céleste, si vous désobéissez, le bagne à perpète. Cette représentation pourrait n’être qu’une allégorie incomprise.

Que peut faire un esprit désincarné, lorsqu’il vient de perdre son véhicule, à part aller s’en chercher un autre, tout neuf, chez le concessionnaire le plus proche ?

Soit, mais lorsqu’elle quitte cette vallée de larmes qui est la nôtre, l’âme du défunt n’est pas toujours dans une forme olympique.

Regardons la vie d’une majorité de gens, notamment leur fin de vie : accidents, blessures, maladies, souffrance, perte d’êtres aimés, alcool, chagrins, catastrophes, déceptions, blâme, submersion, somnifères, perte de vitalité, moments d’inconscience, trahison, honte, regrets, ras-le-bol, apathie, crimes, antidouleurs, perte de l’envie de vivre, drogues, abrutissement, désorientation, décisions d’oublier, anesthésie, perte de mémoire, volonté d’en finir, dépression, opérations, coma, etc., etc.

Imaginez ce traitement vie après mort après vie après mort après vie après mort, ad libitum, ad infinitum, ad nauseam. Durant des milliers, millions, milliards, centaines de milliards d’années.

Connaissez-vous des personnes qui, après avoir essuyé une cruelle déception, ont jeté l’éponge et renoncé à un objectif ou une activité dans lesquels elles s’étaient investies corps et âme ?

Et s’il en allait de même, au bout d’un certain nombre d’existences, avec le fait de vivre une vie humaine, tout simplement.

Combien de temps ?

Combien de kilomètres avant qu’un coureur de marathon ne déclare forfait ? Ça dépend des coureurs, me direz-vous.

À quelle issue peut-on s’attendre si, vie après vie, un être va d’échec en échec, de trahison subie en vengeance assouvie qu’il payera un jour ou l’autre, ce qui le conduira vers plus de déchéance, plus de trahisons, avec pour rançon de ce karma infernal une dégradation lente mais certaine de sa vitalité, sa conscience, sa force, ses aptitudes, sa volonté ?

Et si à l’aube d’une nouvelle vie, une âme découvrait avec stupeur et frustration, dans une salle de maternité bondée d’esprits venus se réincarner, qu’elle ne faisait plus le poids face à ces concurrents déterminés à s’emparer du bébé à naître, furieusement campés sur les starting-blocks.

"Encore manqué ! Bon, voyons voir cet autre accouchement dans la salle d’à côté. Mince ! Y a une de ces queues. Je vais essayer dans une autre ville… "

Et ainsi de suite, d’échec en échec, puis un autre pays, un autre continent. En désespoir de cause, un esprit déchu pourrait tenter sa chance avec une autre espèce, allez savoir. Parfois, vous entendez des gens proférer ce type de constatation amère : les animaux valent mieux que les hommes, moi, dans la prochaine vie, je veux être un chat. Ou un chien.

Et si leur souhait se réalisait ?

Être un chat ou un chien. Quoi d’autre ?

Un oiseau ? Un insecte ? Un arbre ? Un mannequin dans une vitrine ?

N’est-ce pas mieux que "n’être rien" ?

Enfin, pourrait-il exister une chose telle qu’un "coma spirituel", l’esprit submergé qui, à force d’accumuler douleurs et chagrins, sombrerait dans une torpeur permanente ?

Quelqu’un a parlé d’enfer ?

Si cette représentation est correcte, miser sur le corps, le confort et les plaisirs matériels reviendrait à miser sur le très mauvais cheval : un canasson dont on est sûr qu’il s’effondrera tôt ou tard avant de terminer cette course d'obstacles qu’est la vie d’une âme.


Une société anonyme qui s’appelle "moi"

Les tribulations d’une âme à la recherche d’un corps feraient presque penser au parcours d’un demandeur d’emploi à l’ANPE.

On pourrait imaginer qu’un esprit au bout du rouleau arrive tout juste à se faufiler dans un nouveau-né hurlant et gesticulant, trop content d’occuper une petite place comme "auxiliaire de vie", sous le contrôle d’un esprit fort, une personnalité dominante à laquelle il n’a d’autre choix que de se soumettre.

"Dites, ça fait trois ans que vous êtes sans travail, et pour parler franchement, avec votre CV, vous ne trouverez plus personne pour vous embaucher comme directeur. Par contre, si vous êtes vraiment décidé à travailler, j’ai un poste à pourvoir où vous pourrez mettre à profit votre savoir-faire en ressources humaines. Réceptionniste, ça reste dans vos cordes, non ? Il faudra s’occuper du système d’écoute de l’entreprise, gérer les appels. Vous occuperez vos fonctions au niveau des oreilles. Bon, décidez-vous, parce que j’ai encore une foule de candidats à recevoir !"

Si l’on adopte cette conception animiste selon laquelle l’être humain est l’association d’un esprit et d’un corps de la naissance à la mort, qui peut garantir qu’un seul esprit prend possession d’un corps ?

Quelqu’un pourrait dire : "Eh bien, je sais que je suis moi et seulement moi, parce que je me sens être moi, une personne unique, un seul individu. Je prends mes propres décisions, je fais ce que je veux, quand je veux, comme je veux."

Vous pourriez lui rétorquer : "Ah oui ? Que sont donc toutes ces voix mentales qui dialoguent du matin au soir dans votre tête, alors que vous aimeriez jouir d’une paix intérieure ? À qui appartiennent ces traits de caractères indésirables dont vous feriez n’importe quoi pour ne plus les subir ? Êtes-vous conscient du nombre d’éléments constituant ce que vous appelez "moi" et qui piétinent constamment votre self-control ? Êtes-vous sûr que toutes ces attitudes, émotions, sensations et pensées sont les vôtres ?"

Chez certaines personnes, "la petite voix intérieure" fait figure de débat à l’Assemblée nationale.

On le dit sans s’en rendre compte : "je n’étais pas moi-même" ou bien "ça, ce n’est vraiment pas lui, ça ne lui ressemble pas", "elle était hors d’elle", "je suis partagé(e)", "en proie à un conflit intérieur", "lutter contre ses démons intérieurs".

Pourquoi ces compulsions à faire ce que vous vous promettez sans cesse de ne jamais recommencer ? En vain, si l’intention d’accomplir cette action ne vient pas de vous, le vrai "moi" fondamental, distinct de ces autres personnalités qui tire à hue et dia pour entraîner votre corps et votre vie sur des sentiers regrettables. Ou pire, ces "personnalités" qui freinent des quatre fers pour vous empêcher d’exercer pleinement votre vrai potentiel. Avez-vous déjà eu l’impression d’être bien plus, ou tout autre, que ce que vous paraissiez être ?

À force d’observer le comportement humain, même les psychologues en sont venus à diagnostiquer une multiplicité qui ne cadre pas avec cette conception du "moi" unique et indivisible : schizophrénie, bipolarité (la première n’étant qu’une forme aiguë de la seconde) et toutes les pathologies décrivant des cas de personnalités composites.

Autrefois, on parlait de folie, de possession ou d’hystérie : des termes différents pour le même phénomène se produisant à des degrés variables. Les psychiatres collent des étiquettes sur les gens, comme celles des boîtes de médicaments, car pour chaque maladie inventée, un nouveau remède viendra enrichir l’industrie pharmaceutique. Ça ne veut pas dire que ces étiquettes sont des vérités scientifiques.

Dans un article du journal Le Monde, on pouvait lire ceci :
Pétitions, appels au boycott, déclarations et livres-chocs de spécialistes dénonçant un ouvrage "dangereux" qui fabrique des maladies mentales sans fondement scientifique et pousse le monde entier à la consommation de psychotropes... Aux États-Unis et dans de nombreux autres pays dont la France, la tension monte dans les milieux psy, à quelques jours de la présentation officielle de la nouvelle édition du DSM (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux), prévue au congrès annuel de l’Association de psychiatrie américaine (APA) qui se tient du 18 au 22 mai à San Francisco.



Cette nouvelle édition, qui a coûté à l’Association américaine de psychiatrie 25 millions de dollars (19 millions d’euros), laisse cependant beaucoup à désirer sur le plan de la qualité scientifique, accusent les détracteurs du DSM-5. L’une des principales critiques, déjà ancienne, concerne la mainmise de l’industrie pharmaceutique sur les experts participant à l’élaboration du DSM.
Et si, au lieu d’être une maladie, cette multiplicité n’était que la condition humaine. La différence entre la personne jugée équilibrée et celle étiquetée démente se résumant à une question de degré. L’équilibre reposerait alors sur un rapport de force entre l’esprit supérieur, la personnalité dominante, "maîtresse d’elle-même", et ces autres esprits, plus faibles, dont certains "n’en font qu’à leur tête", mais dont l’individu croit que ce sont des traits indésirables de sa personnalité centrale.

Qu’il s’agisse d’un prêtre appelé pour exorciser "un esprit malin" responsable d’un comportement incohérent, d’un chaman qui fait brûler de la sauge pour chasser les "mauvais esprits" affectant un malade ou d’un tranquilisant qui va mettre K. O. le "démon" ayant pris possession d’une personne, au bout du compte, ne restons-nous pas dans un contexte animiste ?

D'après les Évangiles, Jésus pratiquait des exorcismes :
Ils abordèrent dans la région de Gérasa, située en face de la Galilée. Au moment où Jésus mettait pied à terre, un homme de la ville, qui avait plusieurs démons en lui, vint à sa rencontre. Depuis longtemps déjà, il ne portait plus de vêtements et demeurait, non dans une maison, mais au milieu des tombeaux. Quand il vit Jésus, il se jeta à ses pieds en criant de toutes ses forces : "Que me veux-tu, Jésus, Fils du Dieu Très-Haut ? Je t’en supplie : ne me tourmente pas !"

Il parlait ainsi parce que Jésus commandait à l’esprit mauvais de sortir de cet homme. En effet, bien des fois, l’esprit s’était emparé de lui ; on l’avait alors lié avec des chaînes et on lui avait mis les fers aux pieds pour le contenir ; mais il cassait tous ses liens, et le démon l’entraînait dans des lieux déserts.

Jésus lui demanda : "Quel est ton nom ?"

"Légion", répondit-il. Car une multitude de démons étaient entrés en lui.

Ces démons supplièrent Jésus de ne pas leur ordonner d’aller dans l’abîme. Or, près de là, un important troupeau de porcs était en train de paître sur la montagne. Les démons supplièrent Jésus de leur permettre d’entrer dans ces porcs. Il le leur permit. Les démons sortirent donc de l’homme et entrèrent dans les porcs. Aussitôt, le troupeau s’élança du haut de la pente et se précipita dans le lac, où il se noya.

Quand les gardiens du troupeau virent ce qui était arrivé, ils s’enfuirent et allèrent raconter la chose dans la ville et dans les fermes. Les gens vinrent se rendre compte de ce qui s’était passé. Ils arrivèrent auprès de Jésus et trouvèrent, assis à ses pieds, l’homme dont les démons étaient sortis. Il était habillé et tout à fait sain d’esprit. Alors la crainte s’empara d’eux. Ceux qui avaient assisté à la scène leur rapportèrent comment cet homme, qui était sous l’emprise des démons, avait été délivré.

Là-dessus, toute la population du territoire des Géraséniens, saisie d’une grande crainte, demanda à Jésus de partir de chez eux. Il remonta donc dans la barque et repartit.

L’homme qui avait été libéré des esprits mauvais lui demanda s’il pouvait l’accompagner, mais Jésus le renvoya en lui disant : "Rentre chez toi, et raconte tout ce que Dieu a fait pour toi !"

Alors cet homme partit proclamer dans la ville entière tout ce que Jésus avait fait pour lui.

(Luc, chapitre 8, versets 22 - 39)
"Je", "moi" sont des termes trompeurs. Depuis sa plus tendre enfance, un "individu" est éduqué, entraîné, formé, grammaticalisé pour concevoir tout ce qui se rattache à son corps comme étant le fait d’un seul esprit, d’une seule conscience, une seule personnalité.

Quelles que soient les disparités de cet assemblage plus ou moins cohérent, l’être humain, il sera constamment appelé par le même prénom, Pierre, Paul, Jacques, Anne, Marie ou Sophie, et il se verra attribuer ces pronoms personnels "je", "tu", "il" qui affirmeront encore et encore qu’il est "un" et "indivisible". Un amalgame sémantique agissant comme de la SuperGlu psychologique.

Asseyez-vous tranquillement dans un endroit, seul(e), si je puis dire, sans la moindre distraction ou sollicitation extérieure, posez un réveil ou une montre devant vous, et décidez de ne plus penser à rien durant cinq minutes. Cinq malheureuses petites minutes. Après tout, la conscience pensante unique de ce corps que vous occupez, c’est vous. Si vous êtes seul(e) maître(sse) à bord, cet exercice ne devrait pas présenter de difficulté majeure. Pas une pensée, pas une voix mentale, pendant cinq minutes, d’accord ? Top chrono ! C’est parti…

Il existe de nombreuses disciplines spirituelles où les disciples restent immobiles des heures pour trouver la paix intérieure, le silence mental : zen, yoga, méditation. D’autres, moins patients, emploient divers remèdes miracles pour amadouer, avec plus ou moins de succès, leurs "démons intérieurs" : antidépresseurs, tranquillisants, somnifères, alcool, herbe et j'en passe.

Dans les textes bouddhiques relatant la vie du prince Siddhartha Gautama, avant qu’il ne devienne le bouddha, les démons [maras] tentèrent de le séduire et le harcelèrent pour l’empêcher d’atteindre l’illumination.

Je doute que Siddharta soit devenu le bouddha en fumant la prairie, ni que ses successeurs du bouddhisme zen aient jamais atteint le satori [illumination] à coups de saké.


D’où viens-je ? Qui suis-je ? Où vais-je ?

Il est remarquable de voir que pour accréditer la théorie ci-dessus, il n’est besoin que d’admettre un seul postulat fondamental : je suis un esprit, pas un corps.

Tout le reste en découle.

Ce champ de conscience, comme nous pouvons l’expérimenter, est sujet à la douleur (physique ou émotionnelle) et à l’inconscience, à des degrés divers. Cette douleur et cette inconscience, stockées dans la mémoire sous forme de souvenirs plus ou moins occlus, contribuent à affaiblir l’esprit peu à peu. Pour certains plus que pour d’autres, mais si l’on observe la vivacité d’esprit d’une personne tout au long de son existence, la tendance est rarement à la hausse. Multipliez cela par mille, dix mille, cent mille, un million de vies…

On pourrait objecter que si l’esprit se réincarnait, il se souviendrait de ses vies antérieures.

Les souvenirs de qui ?

Imaginez que vous collectionniez des photos souvenirs de vacances, et qu’à chaque fin de vacances, vos photos soient mélangées avec celles d’autres vacanciers, et que ce désordre recommence année après année, vacances après vacances.

Parce que si l’on applique au pied de la lettre notre conception animiste, l’être humain est un composite de plusieurs esprits qui se séparent à chaque mort, pour se réunir avec d’autres lors d’une nouvelle conception ou naissance, chacun emportant son album photo qu’il joindra aux nouvelles collections de souvenirs des autres âmes s’incarnant dans un nouvel être. La personne fondamentale se retrouvant avec des souvenirs qui ne sont pas les siens tandis qu'une "part" de sa conscience aura l'impression "qu'ils lui sont familiers". Une partie d’elle-même les rejettera comme fantaisistes ou "imaginaires". L’autre partie ressentira cet inexplicable sentiment de "déjà vu".

Laquelle l’emportera ? Peut-être celle qui a la chance de vivre dans une culture qui lui donne raison, matérialiste ou spiritualiste. En France, l’esprit sceptique se trouvera valorisé par son milieu familial ou social. En Inde ou au Tibet, l’esprit qui "se souvient" verra sa mémoire confortée par ses proches ou son éducation.

Avec un tel processus, combien de temps faut-il à un collectionneur de photos pour tomber dans une profonde apathie au sujet des albums photo et des souvenirs de vacances ?

"Tu as vu ? Ça, c’est quand tu étais à Bombay, tu portais ce magnifique sari violet.

– Mais je n’ai jamais été en Inde !"

Indépendamment de l’environnement socioculturel, il y a aussi le fait que certaines personnalités sont dominantes et d’autres dominées. Il y a des esprits forts et des esprits faibles. Et lorsqu’elle touche le fond, une âme peut perdre sa volonté, son "envie de vivre", au point d’éprouver de graves difficultés à se réinsérer dans "la vie active", ce va-et-vient éternel des morts et des renaissances. Ainsi certains esprits, autrefois conscience directrice, finissent comme "squatter". Ce qui fournit du travail aux chamans, prêtres exorcistes et même aux psychologues et psychiatres, bien que la plupart de ces derniers ne soient pas conscients des phénomènes qu’ils traitent.

Toutes les sociétés, tous les groupes organisés, fonctionnent sur un modèle hiérarchisé, avec des dirigeants et des dirigés. Ceux qui exercent des activités qui profitent à la collectivité et ceux qui profitent du travail des autres. Les profiteurs pouvant être aussi bien des dirigeants que des dirigés, suivant les cas. Un "organisme" habité par plusieurs esprits peut reproduire ce schéma. Heureusement, il y a aussi ces parties de l’individu qui travaillent "en bonne intelligence", en harmonie, indépendamment de l’échelon qu’elles occupent dans la hiérarchie spirituelle.

D’innombrables religions et courants spirituels se rejoignent sur cette diversification des esprits quant à leurs caractéristiques : puissance, fonction, localisation, bienveillance ou malveillance. Pour l’homme moderne, il ne s’agit là que de folklore primitif, mais si l’on considère qu’un esprit, une âme, ou quel que soit le nom qu’on lui donne, est essentiellement un "champ de conscience" dotée de plus ou moins d’énergie vitale, le folklore prend un autre sens.

Regardons autour de nous. La vie est partout. Elle imprègne les êtres humains, les animaux ou les végétaux, mais qui peut dire avec certitude si, à leur manière, les objets et les espaces ne contiennent pas une conscience résiduelle, celle d’esprits plus anciens qui, après en avoir trop vu ou tellement bavé depuis la nuit des temps, ont sombré dans un sommeil léthargique ?

Ainsi chantait le poète Lamartine, dans son Milly ou la terre natale :
"Objets inanimés avez-vous donc une âme
Qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ?"

Maestro… musique !

N'y a-t-il que des psychiatres et psychologues surmenés pour sombrer dans ces dérives mystico-délirantes ?

Dans Le nouveau dictionnaire de l'impossible, chapitre RÉINCARNATION ORCHESTRALE, l'auteur parle du physicien et philosophe Jean Charon :
… ce grand physicien, continuateur des travaux d'Einstein… Pour Charon, nous sommes tous constitués d'éons, cette catégorie d'électrons, porteurs de mémoire qui, ayant causé, par "besoin d'accroître l'information", les réactions chimiques nécessaires à la vie sur Terre, passent sans fin du règne ondulatoire au minéral, au végétal, à l'animal et à l'humain. Il en déduisait que notre personnalité est comparable à un orchestre composé de musiciens venus d'horizons divers, rassemblés par choix et complémentarité pour jouer ensemble la partition d'une vie.

Évidemment, la figure dominante du chef d'orchestre (le moi conscient) est là pour fédérer toutes ces individualités au service de l'œuvre choisie : la direction musicale impose un style en évitant les dissonances et les fausses notes. Ce qui n'empêche pas certains orchestres de manquer de cohésion. Ni quelques solistes de s'illustrer par leur talent et leur personnalité propre au sein de la formation. Mais tous les instrumentalistes qui nous composent sont au service d'une même partition, mobilisés ici et maintenant, quels que soient les orchestres auxquels ils appartenaient jadis. Si chacun d'eux conserve le souvenir inconscient des concerts antérieurs, cette mémoire encryptée n'est destinée qu'à contribuer à l'expérience présente.
Vous avez dit bipolaire ?

Recomptez depuis le début, vous avez dû en oublier.

8 commentaires:

  1. J'étais dans un moment très difficile de ma vie, qui dure depuis longtemps, j'avais perdu un être cher. J'étais déboussolée.

    J'étais comme quelqu'un qui était cloîtrée dans un endroit inconnu, dans un espace inconnu, dans le noir, en se heurtant aux objets inconnus, en tâtonnant à l'aveugle contre les murs, et soudain j'ai trouvé un interrupteur et c'est: la lumière et j'ai pu voir la porte de sortie vers la lumière du jour !
    C'est juste ce que j'ai ressenti en découvrant votre blog et en lisant vos articles !

    VOUS avez été cet interrupteur par vos écrits !
    Je suis heureuse de l'avoir trouvé au juste moment !
    Merci.

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    1. À mon tour de vous remercier pour votre généreux commentaire.

      S'il est un sujet que vous aimeriez voir traiter ici, faites-le-moi savoir, j'écrirai un article sur ce thème.

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  2. J'ai trouvé cet article très intéressant. J'aime beaucoup la façon d'écrire. Il y a beaucoup d'humour et, bien que les sujets abordés ne soient pas si simples, il se lit très facilement. On comprend bien car il est très imagé. J'ai vu qu'il y en avait d'autres et je vais me régaler dès que j'aurai assez de temps pour les savourer.

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  3. Woh !
    J'adore les sujets abordés ici.
    Parler de tout ce qui est spirituel et l'éternel combat vis-à-vis de la science… J'aime beaucoup !

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  4. Merci pour cette explication claire et parfois drôle qui pour mon mari et moi a permis de clarifier beaucoup de choses. Nous avons apprécié la comparaison avec le chef d'orchestre et ses musiciens jouant la partition de la vie!

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  5. Une nouvelle lecture qui nous a permis de percevoir de nouvelles subtilités.

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