vendredi 10 juin 2016

La stratégie de l'échec


Il existe un mécanisme insidieux qui, sous des apparences bénéfiques, contribue à démolir la capacité d’une personne à gérer sa vie et prendre soin d’elle-même : la stratégie de l’échec.

L’équation est celle-ci : "Plus j’échoue, plus on m’aide".


L’école de la vie

Un être vivant, humain ou animal, tend à éviter ce qui a été source de douleur physique ou morale dans le passé.

Inversement, il cherche à répéter des actions qui l’ont conduit vers le succès, lui ont apporté un plaisir physique ou moral.

C’est un comportement naturel qui fonctionne sans accroc aussi longtemps que l’esprit n’enregistre par des informations contradictoires.

Quelles informations contradictoires ?

La personne est victime d’une blessure, d’une souffrance, d’un échec, d'une maladie et on lui accorde aide, soutien, consolation.

Aussi absurde que cela puisse paraître, ces gestes compatissants vont littéralement la "coller" dans un attitude défaitiste compulsive.

En l’absence d’informations conflictuelles, et la nature étant par essence impitoyable, les choses se passeraient plutôt ainsi.

Un enfant tire la queue d’un chat, il se fait griffer, il évitera de recommencer la même action et enregistrera l’information qu’il vaut mieux respecter cet animal.

Quelqu’un ouvre un robinet d’eau chaude, se brûle. Les fois suivantes, il veillera à mélanger le jet brûlant avec de l’eau froide et à être plus attentif.

Un élève ne travaille pas à l’école, est indiscipliné, il a de mauvaises notes, si bien qu’il redouble (ce qui lui fait perdre ses camarades de classe, lui inflige la vexation d’être mélangé avec des plus jeunes), il est mal vu par certains professeurs, disputé ou puni par ses parents. Ces pénalités le pousseront à faire plus d’efforts ou mieux se comporter en classe. Peut-être ne réussira-t-il pas, car notre système d’éducation est construit sur le principe de la "sélection naturelle". Malgré cela, les désagréments infligés par l’environnement le poussent à faire des efforts.

Un enfant se montre impoli, il se fait remettre à sa place, il veillera à ne plus fâcher son interlocuteur la fois suivante.

Inversement, il fait une pitrerie ou dit quelque chose de drôle qui lui attire l’admiration de sa mère, il réitérera cette action pour susciter à nouveau l’affection maternelle, ou même obtenir l’approbation d’une autre personne de son entourage.

Une personne travaille d’arrache-pied pour gravir les échelons, ses chefs la remarquent, elle reçoit une promotion ou une augmentation. Elle s'investira d’autant plus dans sa nouvelle fonction.

Normalement, les gens orientent leurs activités dans ces domaines où ils ont eu du succès, éprouvé du plaisir, été valorisés, récompensés.

La vie fonctionne sur ce principe : elle récompense les actions intelligentes, correctement évaluées ou ciblées, bien pensées, par des réussites, du plaisir, de la satisfaction morale, de même qu’elle pénalise les erreurs de jugement avec des échecs, de la douleur, bref, la vie inflige des "punitions", morales ou physiques.

Quelqu'un pourrait remettre en question cette théorie qu'il jugerait trop simpliste. Par exemple, en disant qu'une personne pourrait tout à fait "travailler d'arrache-pied pour gravir les échelons", et ne pas être remarqué(e) par son ou sa chef, qui lui préférera un ou une collègue opportuniste, sur la base d'un arrangement effectué dans une chambre d'hôtel.

En fait, cette exception ne fait que confirmer la règle. Dans ce cas, l'erreur commise par notre employé(e) sera juste différente. Accorder sa confiance (et dévouer ses efforts) à un patron (ou une patronne) malhonnête est une erreur de jugement fatale, qui s'accompagne probablement d'autres erreurs de jugements, telles que fermer les yeux sur des abus, injustices, mauvaise ambiance, exploitation, etc.

Ici, nous avons donc une erreur, non pas par manque d'efforts, mais manque d'intelligence, manque de lucidité. La personne préfère se mentir à elle-même, par peur de perdre une sécurité de l'emploi qui n'existe que dans son imagination, car il n'y a aucune sécurité de l'emploi à attendre de la part d'une organisation où règnent l'abus de pouvoir, la malhonnêteté, l'injustice, le favoritisme, etc.

En fait, la personne n'a pas fait seulement preuve d'une erreur de jugement, mais d'un manque d'intégrité, synonyme de manque de respect d'elle-même. Parce qu'elle était consciente de ce qui se passait, ne serait-ce qu'intuitivement.

Alors que si elle était partie rechercher un autre emploi, avant d'être minée par des années de travail dans des conditions inacceptables, elle aurait effectué ses démarches avec plus d'énergie, plus de confiance en elle. Tandis qu'une fois licencié(e) après "s'être accroché" vaille que vaille dans des conditions dégradantes pour son moral, sa fierté, retrouver une autre place va être bien plus difficile. Un chargé des ressources humaines compétent n'aura aucun mal à discerner ce manque de confiance ou ces blessures intérieures, derrière les faux sourires, l'assurance et l'enthousiasme feints, ou le maquillage.

Se perdre soi-même pour gagner ou préserver un "avantage" matériel, financier ou autre, est toujours une erreur de calcul. Lorsqu'on se perd soi-même, on perd tout, car le vrai soi-même, celui qui devait bénéficier de cet avantage, n'est plus là pour en profiter.

Voilà pour l'exception.


Les mauvais profs

Maintenant, que se passe-t-il dans l’esprit d’une personne qui reçoit de l’approbation, du réconfort, de la compassion ou du soutien après avoir subi un échec ou commis une erreur ?

Dans son esprit, l’échec devient partiellement associé à un sentiment agréable !

Un membre de sa famille, une amie, un proche, un collègue de travail, quelqu’un de son entourage lui dit qu’elle a eu raison malgré son échec, que "ça n’était pas de sa faute", que c’est l’environnement, les circonstances, qui sont à blâmer pour son malheur, pas elle.

Ce phénomène fonctionne aussi bien en cas de blessure ou de maladie. L’enfant malade qui reçoit de la compassion de ses proches enregistre dans sa mémoire cette association d’idées.

Dans ces circonstances, l’esprit enregistre un conflit d’information :

1. la douleur de l’échec, de la perte, maladie ou blessure ;

2. la satisfaction et le plaisir d’être réconforté, cajolé, et surtout d’avoir eu raison, de ne pas être en faute, alors que l’évènement est la conséquence d’un ou plusieurs torts.


Quand on a raison d’avoir tort

Que signifient ces termes : raison et tort ?

Le dictionnaire nous donne ces définitions :

Avoir raison : être dans le vrai, ne pas se tromper.

Avoir tort : ne pas avoir le droit ou la raison de son côté (opposé à avoir raison). ➙ se tromper (voir "Être dans l’erreur").

On s’aperçoit que même dans le cas de cette "fatalité" ou "malchance" que représentent les maladies, une analyse approfondie de la vie d'une personne révèlera des "torts", c’est-à-dire des erreurs stratégiques relatives à son bien-être : sommeil insuffisant, mauvaise alimentation ou peu saine, abus d’alcool ou consommation de drogues, exposition au stress relationnel en fréquentant des personnes toxiques pour le moral, exposition à des mauvaises nouvelles avec les "informations" (presse, radio, télévision, Internet), environnement pollué ou radioactif, surmenage ou oisiveté, introspection nocive, autodénigrement, acceptation de critiques ou reproches injustifiés, attribution d’une source erronée à un problème, etc. Tous ces facteurs sont des nuisances pour le moral ou le physique. Sachant que le premier contribue fortement au second, et inversement.

Certaines maladies échappent à ces facteurs, mais la mouvance actuelle associe de plus en plus les facteurs psychologiques et environnementaux à un nombre croissant de pathologies.

Cependant, la compassion peut induire chez une personne malade une tendance à "s’installer" dans une pathologie ou une affection chronique afin de s’attirer le réconfort recherché.

Le racine latine du verbe "compatir" nous dit qu’il signifie "souffrir avec". La définition du terme compassion est celle-ci :
Sentiment qui porte à plaindre et partager les maux d’autrui. Synonymes : apitoiement, commisération, miséricorde; pitié.
Il ne s’agit pas d’un choix moral entre l’intransigeance et le laxisme, un grand classique des débats politiques, car à l’inverse de cette attitude compatissante, nous avons l’absence d’empathie, l’indifférence, la brutalité ou même la cruauté face aux déboires des autres. Une autre façon d’être irresponsable.

Dans le cas de la compassion, on pousse la victime à être irresponsable d’elle-même. En cas d’absence d’empathie ou d’indifférence, c’est l’indifférent égoïste qui fait preuve d’irresponsabilité envers son entourage.

Reste à savoir si cette attitude de compatir aux échecs, erreurs et infortunes d’une personne constitue une aide ou une méthode pour l’enfoncer, valoriser ses erreurs, la pousser à les répéter, s’y enferrer, sans parler de miner sa combativité face à l’adversité.

Que ce soit au niveau individuel, affectif, scolaire ou professionnel, la vie sera toujours constituée d’adversité à affronter, de défis à relever, de combats à mener, d’obstacles à franchir.

Dans un tel contexte, est-ce vraiment de l’aide que de déresponsabiliser quelqu’un avec de l’apitoiement et de l’aide à sens unique, plutôt que de l’aguerrir et de le pousser à se donner les moyens de réussir ?

Aussi, l’aide est-elle vraiment de l’aide lorsqu’elle est à sens unique et qu’on n’apprend pas à l’aidé à s’aider lui-même ?

D’un bord ou d’un autre, ces deux comportements sont des extrêmes. L’extrémisme est incompatible avec la vie. Qu’il s’agisse de climat, d’altitude, de nourriture ou de politique, la vie est toujours endommagée par les extrêmes.

Cependant, dévaloriser, rabaisser ou dénigrer quelqu’un qui échoue ou qui souffre est tout aussi destructif que de lui donner raison sur le mode "Oh, mon/ma pauvre, ce n’est pas ta faute, comme je te plains."

Par définition, celui ou celle qui échoue ou subit un revers a forcément tort. Il ne s’agit pas de le/la blâmer mais d’adopter une attitude efficace. Tort, par définition, signifie que son GPS de survie lui dit : "mauvaise direction, veuillez choisir un autre itinéraire".

Offrir de la compassion et donner raison à un conducteur qui a percuté un arbre, en blâmant l’arbre, les ponts et chaussées qui ont mal construit la route ou le constructeur de la voiture est une incitation à l'irresponsabilité.

Le résultat sera que ce conducteur n’apprendra pas de ses erreurs ou, ce qui est pire, aura tendance à s’enferrer dans ses mauvaises habitudes de conduite. Puisque ce n’est pas sa responsabilité, pourquoi se remettrait-il en question ?

Cela reste vrai même si la route est mal construite, même si l’arbre est mal placé.

Ici, nous avons une nuance importante, responsable ne veut pas dire fautif. Même si l’on confond souvent ces deux concepts dans la vie quotidienne. Responsable veut dire "je réponds de", "je m’en occupe", "je suis la source de ce qui se passe, je gère les conséquences". Rien à voir avec les récriminations, les reproches ou le blâme, qui sont une fausse responsabilité, entachée de dévalorisation.

On pourrait dire à la personne : "Effectivement, ce n’est pas ta faute, mais cela reste ta responsabilité."

Endossée avec un esprit léger et dynamique, la responsabilité est une attitude valorisante pour celui ou celle qui l’assume, car cela renvoie à la personne une image positive de ses compétences et de ses qualités personnelles. La fierté rentre en jeu, ce qui constitue un puissant moteur pour accomplir des actions, se lancer dans une entreprise difficile.

Inversement, une attitude de victime déresponsabilisée va de pair avec un moral déprimé. Avoir un bon moral ou être déprimé repose souvent sur l’image que nous renvoie le miroir, avec sa part de fierté ou de honte.

De plus en plus, on remarque dans les films ou séries filmées ce cliché, véritable tarte à la crème de la psychologie de bazar : l’un des personnages vient de subir un échec cuisant, n’a pas évité un désastre ou a perdu un être cher, dans des circonstances qui font qu’il se sent responsable. Et l’on voit alors, la main sur son épaule et l’œil d’un cocker larmoyant, le bon ami, un proche ou un collègue, se répandre en compassion : "Non, Jo/Samantha/Sam/Carla, tu n’as rien à te reprocher, c’est pas ta faute, tu n’es pas responsable, tu n’y pouvais rien."

Traduction : "Tu es sans pouvoir, sans capacité, sans aptitude, un ver de terre sous la semelle d’une fatalité impitoyable. Laisse-toi aller, oublie ce qui s’est passé, et considère que quoi qu’il arrive, tu n’es pas suffisamment intelligent/capable/combatif pour protéger les autres."

Moralement, cette philosophie a quelque chose de plaisant, confortable. Elle incite au laisser-aller, à prendre des vacances même quand tout s’effondre… jusqu’à ce qu’on se retrouve enseveli sous les décombres de ces catastrophes qu’on aurait pu éviter, si on s’était remué lorsqu’il était temps ou qu’on avait fait preuve de plus d’intelligence.

Ceux qui travaillent avec des ONG ou des organisations caritatives se rendent compte tôt ou tard de ce mécanisme à l’œuvre. La véritable aide, ce n’est pas tant subvenir aux besoins d’autrui en le rendant dépendant de soi-même, mais plutôt amener celui qu’on veut aider à vivre par ses propres moyens, ses propres efforts, grâce à ses propres compétences. Apprendre aux peuples dans le besoin à creuser des puits, travailler leur terre, lire, écrire, maîtriser des technologies, etc.

L’aide à sens unique peut fonctionner sur une base d’urgence (guerre, catastrophes naturelles, etc.), pour un temps limité, mais sur le long terme, elle dégrade celui qu’elle prétend assister. Elle est nocive pour le moral de la personne qui en bénéficie, car elle lui procure un sentiment de dévalorisation qui finira par susciter de sa part du ressentiment vis-à-vis de son "bienfaiteur". Une hostilité qu’elle justifiera par des reproches irrationnels, si elle n’arrive pas à cerner la source de son mal-être.

Ce mécanisme est un des moteurs de la "crise d’adolescence"  : besoin d’indépendance, qu’on pourrait aussi traduire par "Arrêtez de faire les choses à ma place !"

L’indépendance et la liberté sont sœurs jumelles. Une aide qui prive de liberté, rend dépendant, ne serait-ce que moralement, est un cadeau si empoisonné qu'on pourrait s'interroger sur les motivations de ceux qui la prodiguent.

Au bout du compte, on s’aperçoit que ce dont un être a le plus besoin, sur le plan moral, c’est de sa fierté personnelle. Et comme ce terme est plutôt vieille école, en voici quelques synonymes : amour-propre, confiance en soi.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire