L’avion se désintégrait à
10 000 mètres d’altitude. Sa voix à la radio donnait l’impression qu’elle
commandait un déjeuner…
17 avril 2018. Le vol Southwest 1380 décolle
sans encombre de l’aéroport LaGuardia de New York, à destination de Dallas.
Cent quarante-neuf personnes prennent place. Les hôtesses servent des boissons.
Le Boeing 737 atteint son altitude de croisière. Tout est normal.
Puis, le moteur gauche explose.
L’explosion est si violente que la commandante Tammie Jo
Shults croit avoir heurté un autre avion. Des éclats de métal transpercent le
fuselage comme des balles. Le hublot 14A vole instantanément en éclats. La
cabine se dépressurise avec une force dévastatrice, l’air s’échappant à des
centaines de kilomètres par heure.
Jennifer Riordan, assise près de ce hublot, est partiellement aspirée vers l’extérieur. Des passagers se jettent sur elle, agrippant ses jambes et son buste, luttant contre la force du vide pour la ramener à l’intérieur. Les masques à oxygène tombent. Les alarmes hurlent. L’avion s’incline violemment sur la gauche et plonge. De la fumée envahit le cockpit.
Dans la cabine, des passagers envoient ce qu’ils pensent
être leurs derniers messages :
“Je t’aime.”
“Dis aux enfants que je suis désolé.”
Les agents de bord crient des consignes dans le chaos.
Beaucoup sont convaincus que l’appareil est en train de se disloquer en plein
vol.
Le bruit est assourdissant. Les systèmes tombent en
panne. Un moteur est détruit. Une partie du fuselage a disparu.
Et au milieu de ce cauchemar, Tammie Jo Shults saisit la
radio.
Sa voix est parfaitement calme.
“Southwest 1380, nous sommes sur un seul moteur”,
dit-elle, comme si elle signalait un simple incident technique.
“Il manque une partie de l’avion, donc nous allons devoir ralentir un peu.”
Les contrôleurs aériens lui demandent si l’avion est en
feu.
“Non, il n’est pas en feu”, répond-elle posément.
“Mais il manque une partie. On m’a dit qu’il y a un trou
et qu’une personne est sortie.”
Aucune panique. Aucune peur. Juste des informations,
livrées avec une précision chirurgicale.
Plus tard, le contrôle aérien dira qu’il n’en croyait pas
ses oreilles. Les secours vérifieront son rythme cardiaque après
l’atterrissage : il avait à peine augmenté. Pendant que 148 personnes
luttaient contre la terreur derrière elle, elle, elle pilotait.
Ce calme extraordinaire n’était pas un hasard. Il s’était
construit au fil de décennies durant lesquelles on lui avait répété qu’elle
n’avait pas sa place là.
Elle a grandi dans un ranch près de Tularosa, au
Nouveau-Mexique, où la base aérienne de Holloman dominait l’horizon. Enfant,
elle s’allongeait dans l’herbe pour regarder les F-4 Phantom fendre le ciel,
laissant des traînées blanches dans le bleu infini.
Elle voulait piloter ces avions.
Au lycée, elle assista à une conférence sur les carrières
aéronautiques. Un colonel retraité de l’US Air Force ouvrit la séance en la
regardant droit dans les yeux et en lui demandant si elle ne s’était pas
trompée de salle. Elle était la seule fille.
“Je veux être pilote”, dit-elle.
Il ne rit pas. Mais il lui dit, selon lui, la
vérité : il n’existait pas de femmes pilotes professionnelles. Les filles
ne pilotaient pas d’avions de chasse. L’armée n’en voulait pas. Les compagnies
aériennes non plus.
Elle pouvait rester, dit-il, mais devait être réaliste.
Elle ne le fut pas.
Elle postula dans l’US Air Force. Trois fois, on la
refusa. On lui dit qu’ils avaient désespérément besoin de pilotes – mais pas de
femmes pilotes.
Elle tenta la Navy. Elle réussit l’examen d’entrée avec
un score suffisant. Un officier refusa de traiter son dossier. Il lui dit
qu’elle avait le niveau d’un homme, mais que les standards étaient plus élevés
pour les femmes.
Il lui fallut un an pour trouver un recruteur prêt à
envoyer son dossier.
En 1985, elle entra à l’école des officiers pilotes de la
Navy. Elle obtint ses ailes. Devint instructrice de vol. Pilota l’A-7
Corsair II. Puis devint l’une des premières femmes à piloter le F/A-18
Hornet dans la Navy Américaine.
Mais même dans le cockpit, les barrières subsistaient.
Les règles excluant les femmes du combat l’empêchaient d’être déployée. Son
mari, aussi pilote, partait en mission. Elle, non. Peu importe son talent, les
préjugés de son époque la clouaient au sol.
Elle devint pilote instructrice et “agresseur”,
affrontant les meilleurs pilotes pour affiner leurs compétences en combat
simulé.
Puis vint une affectation destinée à la décourager.
Un commandant déclara ouvertement qu’il refuserait qu’une
femme enseigne le tir aérien avancé. Il la retira de ce poste et la réaffecta à
la récupération d’avions en perte de contrôle.
C’était censé être une punition. Une mise à l’écart.
Mais ce cours enseignait à ramener un avion depuis des
situations extrêmes : vrilles, attitudes anormales, plongées hors
contrôle. Quand les instruments mentent. Quand l’hydraulique lâche. Quand les
gouvernes ne répondent plus. Quand la survie dépend de l’instinct et du
sang-froid.
Pendant un an, elle apprit aux pilotes à revenir sains et
saufs du bord de la catastrophe.
“J’ai appris que je n’ai pas besoin de tout contrôler
pour reprendre le contrôle”, dira-t-elle plus tard.
Cette leçon, née d’une injustice, allait sauver des vies.
En 1993, elle quitta la Navy et rejoignit Southwest
Airlines. Pendant vingt-cinq ans, elle vola sur des lignes commerciales. Des
milliers de vols. Des millions de kilomètres. Rien d’exceptionnel.
Jusqu’au 17 avril 2018.
Quand le moteur explosa, elle comprit immédiatement la
gravité. Les alarmes envahirent le tableau de bord. Les systèmes tombèrent en
cascade. L’avion résistait à chacune de ses commandes.
Un instant, elle pensa que ce serait le jour de sa mort.
Puis son entraînement prit le dessus.
Elle pilota à l’instinct. Au ressenti. En utilisant tout
ce qu’elle avait appris en enseignant comment revenir du chaos. Elle entama une
descente d’urgence, perdant plus de 6 000 mètres en quelques minutes tout
en maintenant l’appareil stable. Elle s’aligna vers l’aéroport international de
Philadelphie.
Un moteur en moins. Le fuselage déchiré. L’hydraulique
endommagée. Une partie de l’avion littéralement manquante.
Et pourtant, elle le posa.
Les secours entourèrent l’appareil. Les ambulanciers
vérifièrent ses constantes vitales, stupéfaits. L’un d’eux lui dit qu’elle
avait des “nerfs d’acier”. Son rythme cardiaque était à peine élevé.
Jennifer Riordan succomba à ses blessures à l’hôpital.
Elle fut la seule victime.
Cent quarante-huit personnes sont en vie grâce à ce que
Tammie Jo Shults fit durant ces minutes impossibles.
Après l’atterrissage, avant de quitter l’avion, elle
parcourut toute la cabine. Elle prit dans ses bras les passagers encore tremblants. Les regarda dans les yeux et leur dit qu’ils étaient en sécurité.
Elle resta jusqu’à ce que la dernière personne descende.
Le commandant Chesley Sullenberger, qui avait posé
l’Airbus sur l’Hudson, l’appela personnellement pour la féliciter.
Trois semaines plus tard, elle était de retour dans un
cockpit. Elle prit sa retraite de Southwest en 2020, mais continue de voler en
privé et de transporter bénévolement des patients et leurs familles.
Le monde lui avait dit qu’elle n’avait pas sa place dans
le ciel. Des recruteurs l’avaient rejetée. Des commandants avaient tenté de la clouer au sol. Le règlement militaire de son époque l’avait exclue parce
qu’elle était une femme.
Mais le ciel, lui, n’avait que faire de ces règles.
Elle était une petite fille du Nouveau-Mexique qui regardait des avions de chasse et rêvait d’impossible. On lui disait que les filles ne devenaient pas pilotes de chasse. Elle en est devenue une quand même.
On disait que les femmes ne pouvaient pas gérer des avions de combat ou des situations de crise. Elle a prouvé le contraire.
Et quand un moteur explosa à 10 000 mètres, quand le
métal déchira son avion, quand les gens priaient, pleuraient et envoyaient
leurs adieux, elle parla d’une voix si calme qu’elle apaisa tous ceux qui
l’entendirent.
Ses mains n’ont pas tremblé. Sa voix n’a pas vacillé.
Cent quarante-huit personnes sont en vie aujourd’hui parce qu’une femme a refusé les barrières imposées par d’autres, mais aussi parce qu’elle s’était entraînée, mentalement et physiquement, à envisager et gérer des situations de vol effroyables.
Parce qu’elle s’était entraînée, entraînée, entraînée à piloter
des avions au bord du crash, côtoyer la mort en vol était devenu pour elle un
travail de routine.
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